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MontbaZine 2021












Et si on peignait les éoliennes en noir ?

"I see a red door and I want it painted black." En 1966, Mick Jagger voulait repeindre toutes les portes en noir. Cinquante-quatre ans plus tard, le temps semble venu de suivre au pied de la lettre le mot d'ordre très dark du chanteur des Rolling Stones. Sauf que cette fois il ne s'agit plus de s'attaquer à coups de pinceaux à des cibles jugées un peu trop colorées, mais de passer une couche de noir sur les milliers
d'éoliennes immaculées qui se dressent à travers champs. Il en va de la survie de millions d'oiseaux sur cette planète.

C'est en tout cas ce que laisse penser la conclusion d'une étude publiée le 26 juillet 2020 dans la revue Ecology & Evolution. Durant onze ans, une équipe de chercheurs de l'Institut norvégien de recherche sur la nature et de l'Observatoire suédois des oiseaux du lac Ånnsjön a mené une expérience inédite dans un champ d'éoliennes situé sur l'archipel de Smøla, en Norvège (1). De 2006 à 2013, ils y ont déployé des chiens pour repérer les oiseaux morts après être entrés en collision avec une pâle. Bilan : onze oiseaux tués en sept ans et demi (des rapaces, notamment des pygargues à queue blanche, une espèce d'aigle marin très présente dans l'ouest de la Norvege. Puis les chercheurs ont repeint en noir une pale sur trois de quatre des soixante-huit éoliennes du parc Smøla - l'étude ne précise pas si Mick Jagger
en personne a participé à l'opération pour assouvir son vieux fantasme... Durant cette seconde phase de l'expérience, qui a duré trois ans et demi, "seulement" six oiseaux morts par accident ont été dénombrés. Une baisse d'autant plus significative que le nombre d'oiseaux morts recensés dans le groupe
témoin a augmenté dans le même temps. Les chercheurs évaluent donc à 71,9 % la baisse moyenne du taux de mortalité des oiseaux entre les éoliennes témoins et celles aux pales repeintes. Comment expliquer un tel écart? L'alternance de blanc et noir dans la rotation des pales permet "d'augmenter le contraste et de rendre les éoliennes plus détectables", expliquait en août dernier Vincent Bretagnolle (2), directeur de recherche au CNRS au laboratoire de Chizé, sur l'antenne de France Inter. Bien sûr, avant de tirer des conclusions définitives, l'hypothèse des chercheurs scandinaves mériterait d'être testée à plus grande échelle, dans d'autres régions, dans des champs d'éoliennes à proximité desquels vivent d'autres populations
d'oiseaux. Mais quand on sait que chaque année des millions d'oiseaux finissent en victimes collatérales de la production d'énergie renouvelable, ces résultats sont encourageants. D'autant que passer une couche de noir sur des éoliennes, fussent-elles hautes d'une centaine de mètres, ne devrait ruiner personne. Et puis, on tient peut-être là l'occasion de mettre en sourdine le débat un peu rance sur "ces moulins géants qui défigurent nos paysages". Après tout, le noir de Coco Chanel a toujours été plus classe que le blanc immaculé d’Eddie Barclay, non ? Bref du solutionnisme low-tech, low-cost élegant. on vote pour.

Source : Usbek & Rica N°30, pag 61